« Le vieux fascisme si actuel et si puissant qu’il soit dans beaucoup de pays,
n’est pas le nouveau problème actuel. On nous prépare d’autres fascismes. Tout un néo-fascisme s’installe par rapport auquel l’ancien fascisme fait figure de folklore. (…) Au lieu d’être une
politique et une économie de guerre, le néo-fascisme est une entente mondiale pour la sécurité, pour la gestion d’une « paix » non moins terrible, avec organisation concertée de toutes
les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous autant de micro-fascistes, chargés d’étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte, dans sa rue, son
quartier, sa salle de cinéma. »
Il a dévalé la colline.
Ses pieds faisaient rouler des pierres.
Là-haut, entre les quatre murs,
La sirène chantait sans joie.
Il respirait l’odeur des arbres
Avec son corps, comme une forge.
La lumière l’accompagnait
Et lui faisait danser son ombre.
Pourvu qu'ils me laissent le temps !
Il sautait à travers les herbes.
Il a cueilli deux feuilles jaunes
Gorgées de sève et de soleil.
Les canons d'acier bleu crachaient
De courtes flammes de feu sec.
Pourvu qu'ils me laissent le temps !
Il est arrivé près de l'eau :
Il y a plongé son visage.
Il riait de joie ; il a bu.
Pourvu qu'ils me laissent le temps !
Il s'est relevé pour sauter
Pourvu qu'ils me laissent le temps !
Une abeille de cuivre chaud
L'a foudroyé sur l'autre rive.
Le sang et l'eau se sont mêlés.
Il avait eu le temps de voir,
Le temps de boire à ce ruisseau,
Le temps de porter à sa bouche
Deux feuilles gorgées de soleil,
Le temps de rire aux assassins
Le temps d'atteindre l'autre rive,
Le temps de courir vers la femme.
Il avait eu le temps de vivre.
Extrait:
Tristes Tropiques
Claude Levy-Strauss
Librairie Plon, 1955
Est-ce alors que j'ai, pour la première fois, compris ce qu'en d'autres régions du monde, d'aussi démoralisantes circonstances m'ont définitivement enseigné? Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir des souvenirs à demi corrompus.
Aujourd'hui où les îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud, où l'Asie tout entière prend le visage d'une zone maladive , où les bidonvilles rongent l'Afrique, où l'aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la for^t américaine ou mélanésienne avant même d'en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que de nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique? Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n'a certes pas réussi à les produire sans contrepartie. Comme son œuvre la plus fameuse, pile où s'élaborent des architectures d'une complexité inconnue, l'ordre et l'harmonie de l'Occident exigent l'élimination d'une masse prodigieuse de sous produits maléfiques dont la terre est aujourd'hui infectée. Ce que d'abord vous montrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité.